Lorsque j'ai annoncé dans Libé –on a le goût du scoop, ou pas- l'émergence d'une nouvelle nouvelle vague dont DEMI-TARIF serait l'"A bout de souffle", beaucoup m'ont fait l'amitié d'aller voir l'objet en question, et s'en sont bien trouvés, mais quelques esprits curieux sont revenus me demander, non sans bon sens, ce que j'entendais au juste par là.

Evidemment, il n'y a ni Belmondo ni Jean Seberg, ni crime, ni poursuite, ni même le Herald Tribune, et pour expliquer que je n'avais pas ce jour-là forcé sur la vodka, il faut que je revienne sur un moment de ma vie. Le moment même où j'ai vu A bout de souffle pour la première fois. Car ce n'est pas une comparaison "film à film" que j'avais en tête, c'était une comparaison "moment à moment". Je nous revois sur le trottoir de l'avenue Mac-Mahon, c'était la fin du jour, il y avait là Agnès Varda, Paul Paviot, et quand plus tard nous avons comparé nos souvenirs, ce qui nous avait frappés c'était de nous entendre parler plus vite et plus fort que d'habitude, comme si quelque chose venait de nous arriver qui était de l'ordre de l'urgence, du message à faire passer tout de suite. En gros, ce message était "quoi que ce soit, ce qu'on vient de voir, on ne l'avait jamais vu avant sur un écran". Depuis j'avais admiré beaucoup de film magnifiques, émouvants, novateurs, mais ce sentiment physique de fraîcheur et d'urgence, ça, je ne l'avais plus jamais ressenti jusqu'à DEMI-TARIF. J'avais vu, nous avons tous vu beaucoup d'enfants au cinéma, quelquefois géniaux, et filmés par des génies. Mais même les génies ne peuvent pas oublier d'être des adultes et de filmer les enfants, en quelque sorte, en plongée. A la glorieuse époque du cinéma militant, j'avais un jour expliqué à mes camarades ouvriers que les vrais films sur leur condition, il faudrait qu'ils se décarcassent pour les faire eux-mêmes, parce que les vrais films sur les pingouins ne seraient convaincants que le jour où un pingouin saurait se servir d'une caméra. Cette métaphore animale avait bien plu, et je l'ai retrouvée dans pas mal de commentaires de l'époque. Et nous y voilà : grâce à la caméra DV, les pingouins ont pris le pouvoir, et ce côté "vie des bêtes" du film d'Isild –mes amis savent que c'est de ma part un immense compliment- nous permet de voir ce qu'on n'avait jamais vu, les enfants comme ils sont entre eux, quand il n'y a aucun regard d'adulte, même bienveillant, même subtil, pour modifier la chose filmée. D'où un autre péril : que d'autres s 'exclament "mais c'est tout simple, on n'a qu'à leur mettre une caméra entre les pattes, et on aura à volonté l'enfance que vous réclamiez, l'enfance brute… " Ceux-là, il faudrait qu'ils fassent l'effort d'imaginer le travail, la somme du travail par lequel une jeune fille vivant encore dans l'écho de son enfance a trouvé le talent et l'énergie de reconstruire, avec d'autres enfants, dans des lieux choisis et organisés, selon un rythme et un style qui sont à elle, pas au hasard ni à la chance, des moments d'une vie encore assez proche pour qu'elle y fasse passer la vibration de la vérité captée, et déjà assez éloignée pour qu'elle sache en mesurer les pleins et les déliés. Ce n'est pas de la télé-réalité que nous offre la môme Le Besco, ni cette autre idiotie qu'on a appelée cinéma-vérité, c'est un vrai travail de metteur en scène, et c'est la naissance, qu'on aime le mot ou non, d'une artiste.

Chris Marker